Parole d'Ambassadeur | Yacine Aït Kaci

Artiste numérique pionnier, créateur d'Elyx, premier ambassadeur virtuel des Nations Unies et fondateur du collectif Electronic Shadow, Yacine Aït Kaci explore depuis plus de 25 ans les frontières entre art, technologie et humanisme. Ambassadeur du We Are Human Festival, il voit dans l'IA non pas une menace, mais une chance historique pour les créateurs : celle de réinventer leurs outils, d'élargir le champ du possible et de reprendre le contrôle de leur propre atelier.

« L'IA nous a redonné des superpouvoirs » : Yacine Aït Kaci, pionnier du numérique à l'ère de l'IA


Il y a une excitation dans la voix de Yacine Aït Kaci quand il parle d'intelligence artificielle. Pas celle du converti récent, il travaille dans le numérique depuis 1999, a créé le DVD-ROM du Louvre, démocratisé le vidéo-mapping, traversé toutes les révolutions du digital. Non, c'est une excitation de reconnaissance. « On ressent exactement la même chose qu'il y a 25 ans, quand on découvrait Flash, JavaScript, Director. Cette sensation que tout est possible, qu'on est des explorateurs, que personne ne sait mieux que nous ce qu'on peut faire. » L'IA, et en particulier ce qu'il appelle le « vibe coding », cette approche systémique qui dépasse le simple prompt pour concevoir des workflows entiers, lui a rendu quelque chose que les années d'industrialisation du numérique avaient progressivement confisqué aux créateurs : la capacité de designer leurs propres outils.


Pour illustrer ce retournement, il convoque un exemple historique : le tube de peinture. « Les peintres impressionnistes n'auraient jamais pu aller peindre sur le motif, sortir de l'atelier, face à la nature, si un peintre américain n'avait pas inventé le tube de peinture. Parce qu'il fallait être peintre pour savoir qu'on en avait besoin. » L'IA fonctionne de la même façon : elle ne crée rien à la place de l’artiste, mais elle lui rend la capacité d'inventer ses propres contraintes, ses propres formats, ses propres espaces. Son projet Archipel ; un univers immersif aux images de 400 millions de pixels, métaphore d'un monde décentralisé et multilatéral, en est la démonstration concrète. Tout est designé, maîtrisé, voulu.

« L'IA n'a jamais le dernier mot dans mon travail. Je suis le réalisateur sur mon plateau. J'ai le final cut. »
 

« La vraie fracture, c'est l'éducation »

 

Mais Yacine Aït Kaci n'est pas naïf. Il sait que l'enthousiasme ne suffit pas. La question qu'il pose est celle de l'éducation. « La vraie fracture liée à l'IA, elle n'est pas culturelle. Elle est intra-culturelle. C'est-à-dire : dans une même population, entre ceux qui savent utiliser l'outil et ceux qui ne savent pas. » Ce qu'on appelait la fracture numérique il y a vingt ans est de retour, sous une forme plus subtile. Quelqu'un qui pose une question à ChatGPT comme il ferait une recherche Google n'accède qu'à une infime partie de ce que l'IA peut produire. Quelqu'un qui conçoit un workflow, qui maîtrise l'IA agentique, qui sait formuler ses intentions avec précision, celui-là dispose d'une puissance de création sans précédent. Entre les deux, il y a un gouffre. Et ce gouffre, ce n'est pas la technologie qui le creuse. C'est l'inégalité d'éducation, sociale et culturelle, qui existait bien avant l'IA.


Ce constat, pourtant, ne l'assombrit pas. Car l'IA possède une caractéristique inédite parmi tous les outils qu'il a connus « C'est la première fois qu'on a un outil capable de te guider sur sa propre utilisation. » Et il y a aussi cette prime au talent brut, sans réseau, sans capital familial, que les réseaux sociaux avaient commencé à créer et que l'IA va démultiplier. « Des gens qui n'auraient jamais eu accès à ces moyens vont pouvoir raconter des histoires incroyables, faire des films de dingue, sans Hollywood derrière eux. » Il suffit, dit-il, de ne pas avoir peur. Parce que la peur de l'IA, au fond, c'est souvent la peur d'être remplaçable. Et si on est remplaçable, c'est que les tâches sur lesquelles on s'appuie le sont aussi.


« Elyx, We Are Human : une même idée de l'universel »


C'est dans ce contexte que son engagement auprès du We Are Human Festival prend tout son sens. Elyx, le personnage qu'il a créé il y a quinze ans et qui est devenu ambassadeur virtuel des Nations Unies, repose sur une idée simple et radicale : un langage non verbal, universel, sans genre ni origine, capable de passer les frontières culturelles là où les mots échouent. La Déclaration universelle des droits de l'homme a été traduite dans 400 langues, Elyx, lui, n'en a besoin d'aucune. « Elyx, c'est un trait d'union entre des gens qui ne parlent pas la même langue mais qui ont un destin commun. » C'est exactement ce que We Are Human cherche à faire avec l'IA : non pas en célébrer la puissance, mais l'orienter vers ce qui unit.

 

La temporalité du festival : 30 ans, un article de la Déclaration par édition, résonne profondément avec sa vision. « On est en train de lancer quelque chose maintenant, et ça va nous voir vieillir. C'est une forme d'optimisme. » Un optimisme lucide, qui n'ignore pas le fil sur lequel se tient le monde en ce moment. La montée des nationalismes, l'effacement du multilatéralisme, l'attaque des droits les plus fondamentaux. C'est justement parce que ce moment est fragile que le geste a du sens. « La Déclaration universelle n'a été possible qu'au sortir des ruines fumantes de la Deuxième Guerre mondiale. On n'a pas envie de repasser par là. » Pour Yacine Aït Kaci, créer avec l'IA en portant des valeurs humanistes n'est pas une contradiction. C'est, au contraire, l'acte le plus nécessaire : se saisir de l'outil avant que d'autres en fixent seuls les règles.