
Chez Microsoft depuis 1998 et Directeur de la mission Handicap et Accessibilité Numérique depuis 2015, Philippe Trotin observe depuis dix ans comment l'intelligence artificielle transforme le quotidien des personnes en situation de handicap. Ambassadeur du We Are Human Festival, il y apporte
un angle trop souvent absent du débat sur l'IA : celui du droit à ne pas être laissé de côté.
Quand Philippe Trotin a commencé à travailler sur l'accessibilité numérique, la dictée vocale
comptait encore une erreur tous les trois ou quatre mots. Aujourd'hui, elle est quasiment irréprochable. Cette progression, il l'a vécue de l'intérieur, et elle s'est encore accélérée ces dernières années avec l'IA générative : sous-titrage en temps réel, description d'images à voix haute, traduction automatique, transcription écrite. « Ce sont des outils qui sont devenus indispensables pour certaines personnes », raconte-t-il, citant l'exemple d'une intervenante rencontrée récemment à Lyon, atteinte de troubles du spectre autistique, qui ne ne peut plus s'en passer.
Mais Philippe Trotin se garde bien de tout idéaliser. « L’IA est un bébé surdoué qui a les défauts de sa jeunesse. » Des biais persistent, des angles morts aussi : la langue des signes, par exemple, reste encore largement ignorée par les outils actuels. Et la vitesse d'évolution permanente devient elle-même un défi pour des personnes qui doivent déjà composer avec une gestion du changement souvent plus complexe. « Le but, ce n'est pas de passer son temps à regarder ce que l'IA peut faire. C'est de l'utiliser comme un outil qui nous accompagne pour réaliser les tâches qu'on a à faire. »
Pour expliquer pourquoi l'accessibilité doit être pensée dès la conception des outils, Philippe
Trotin convoque une image empruntée au bâtiment :
« Quand un architecte a fait son plan et que l'entrepreneur est en train de terminer les murs, changer l'emplacement d'une porte devient compliqué et coûteux. »
Anticiper coûte moins cher que corriger. Sur ce point précis, il reconnaît que l'IA part plutôt bien lotie : on peut l'interroger à la voix ou par écrit, ce qui ouvre déjà beaucoup de possibilités. Le vrai point de vigilance, selon lui, se situe ailleurs : dans la capacité de l'IA à challenger l'utilisateur plutôt que de toujours abonder dans son sens.
« Une IA a plutôt tendance à être bienveillante. Mais elle doit aussi pouvoir dire : non, ce que tu m'affirmes est faux. »
Une IA trop complaisante, explique-t-il, finit par desservir ceux qui en ont le plus besoin pour développer leur esprit critique. Sur la question de l'emploi, Philippe Trotin refuse le catastrophisme ambiant. Il prend l'exemple de l'automobile :
« Si on compare le nombre d'emplois perdus avec le nombre d'emplois créés, il y en a eu beaucoup plus de créés. »
Le vrai problème, selon lui, c'est la phase de transition actuelle, où certaines entreprises gèlent leurs recrutements par prudence, et, ce faisant, écartent aussi les candidats en situation de handicap. Une erreur stratégique à ses yeux :
« Ces IA sont de vrais outils de compensation qui peuvent rendre certaines personnes en situation de handicap aussi, voire plus performantes que la moyenne des employés. »
C'est précisément cette invisibilité que Philippe Trotin veut combattre en rejoignant le We Are Human Festival. « Je me vois comme un évangéliste, un influenceur sur la tech inclusive. »
Pour lui, le festival a une vraie utilité : donner de la visibilité à un sujet trop
souvent relégué au second plan, alors que 16 % des actifs en France sont en situation de handicap. Il y voit aussi un espace d'apprentissage réciproque, un endroit où dialoguer avec des chercheurs, des artistes, des juristes qui ne croisent pas son quotidien professionnel, et où sa communauté, majoritairement composée de référents handicap, pourra elle aussi se sentir concernée.
Sur la question de la régulation mondiale de l'IA, il est catégorique, et optimiste, malgré
l'avance déjà prise par la technologie. Il compare la situation actuelle à celle de l'automobile ou de l'aviation à leurs débuts : « On a laissé les voitures sans contrainte particulière au départ, parce que c'était une exception. Mais à partir du moment où ça devient un phénomène de société, il faut des règles. »
Pour lui, l'adoption record de l'IA, cent millions d'utilisateurs en deux mois (janvier 2023), contre sept ans pour Internet, explique le retard pris par la législation, davantage qu'elle ne le justifie.
Mais sa conviction la plus forte reste ailleurs : c'est l'éducation, plus que la réglementation, qui reste le levier numéro un. « Il faut apprendre aux jeunes à utiliser l'IA, mais pas bêtement. À pouvoir challenger ce qu'elle leur dit. » Et pour les personnes en situation de handicap, cette éducation a une dimension
supplémentaire et urgente : celle de l'autonomie. « La plupart du temps, les gens en situation de handicap passent énormément de temps à solliciter l'aide de tiers parce que ce qu'on leur met en face n'est pas accessible. »
Apprendre à se servir seul de ces outils, c'est, selon lui, l'un des combats les plus essentiels de cette nouvelle ère, un combat qui au fond, nous concerne tous.
« Si on arrive à un âge avancé, on aura tous des problèmes de vue, d'audition, de mémoire. Créer de l'accessibilité, c'est avant tout travailler pour soi. » Le soi de demain.