Parole d’Ambassadrice | Paulina Donoso

Réalisatrice équatorienne, directrice de l'intelligence artificielle à l'agence Malgallo et membre de l'Académie nationale du cinéma d'Équateur, Paulina Donoso travaille là où se croisent technologies immersives, récit engagé et droits humains. Son documentaire en réalité virtuelle When Silence Talks, salué à l'IDFA, a porté une voix latino-américaine sur la scène internationale. Ambassadrice du We Are Human Festival, elle défend une conviction aussi simple que tranchante : l'IA doit amplifier les voix du Sud, non les effacer.

« Ne créez pas ce que le monde attend de vous, créez ce que vous seuls pouvez faire exister » : Paulina Donoso, cinéaste du réel augmenté

 

Chez Paulina Donoso, la technologie n'est jamais un point de départ. C'est une réponse, et jamais la première question. Tout, chez elle, commence par un problème humain qui refuse la facilité. When Silence Talks est né de l'un de ces problèmes : comment parler de violences sexuelles sans que la manière de raconter reproduise, à son tour, la violence ? Plutôt qu'un documentaire où l'on regarde des témoignages à distance, elle a choisi d'explorer le silence lui-même : ce qui reste tu, ce qui se dérobe, ce qui se recompose par fragments. L'expérience se déploie dans cinq environnements, sur une logique proche de l'escape room : on explore, on écoute, on relève des traces, et l'on reconstitue peu à peu ce qui s'est joué. Le projet a été reconnu à l'IDFA, au marché XR du NewImages Festival à Paris et jusqu'au Chili, preuve qu'une histoire portée depuis l'Équateur, sur un sujet intime et difficile, pouvait toucher des publics très éloignés les uns des autres.

 

Mais le cœur du projet est ailleurs, dans une exigence éthique qu'elle formule sans détour. « Face à un traumatisme, le but n'est jamais de rendre la souffrance plus spectaculaire. Je ne cherche pas à faire vivre au spectateur la douleur d'une autre : ce serait une imposture. Je cherche à ouvrir un espace où l'on écoute autrement, où l'on comprend autrement, et d'où l'on ressort avec un peu plus d'empathie. » C'est là, dit-elle, que sa manière de travailler a basculé.

 

« La vraie question n'a jamais été de savoir ce que la technologie sait faire. C'est de savoir quelle expérience humaine nous choisissons, en conscience, de faire naître avec elle. »

 

Le même fil relie The Shaman Light, son expérience de réalité virtuelle sur la cosmovision amazonienne présentée au NewImages Festival. Une vision du monde amazonienne ne se laisse pas résumer par une explication linéaire : territoire, nature, spiritualité, mémoire et communauté y sont noués ensemble, et la réalité virtuelle permet précisément de bâtir un espace où tout cela coexiste. « Chez moi, la technologie vient toujours après la question humaine, jamais avant. Je ne me demande pas d'abord quel outil je vais employer, mais : à qui appartient cette histoire ? Pourquoi mérite-t-elle d'être racontée ? Qu'est-ce que j'engage, comme créatrice, en la portant ? » Un outil sophistiqué ne produit pas pour autant un récit sophistiqué. « La technologie doit rester au service du sens. »

 

« Ne pas attendre le futur, le construire »

 

Avoir travaillé entre l'Équateur, l'Argentine et le Panama lui a appris une chose. La richesse de l'Amérique latine tient à ses récits, ses identités, sa mémoire ; sa fragilité tient à tout ce qui les entoure, des financements en pointillé, des politiques publiques sans continuité, des réseaux de diffusion trop rares, et des univers qui s'ignorent : les universités d'un côté, les institutions et les entreprises de l'autre. D'où sa conviction : « Nous ne sommes pas qu'un territoire qui fournit des histoires que d'autres viendront découvrir. Nous pouvons produire de l'innovation, inventer de nouveaux formats. » En Équateur, l'industrie reste modeste, mais elle y voit un atout plus qu'un handicap. « Notre petite taille peut aussi être une force : elle nous rend agiles. Les nouvelles technologies font tomber certaines barrières pour des pays qui ont longtemps eu moins accès aux grandes infrastructures. »

 

C'est dans cet esprit qu'elle aborde l'IA, non comme une promesse venue d'ailleurs, mais comme un enjeu politique. Directrice de l'intelligence artificielle chez Malgallo, elle intègre des outils comme ChatGPT, Google Flow, Claude ou ElevenLabs dans les processus créatifs de l'agence. Pourtant, la vraie bascule n'est pas technique à ses yeux, elle est culturelle. « Les gens ont raison de se demander si ces outils vont les remplacer. Mon travail, c'est de déplacer la question : passer du remplacement à l'argument. L'IA sait produire mille possibilités ; elle ne sait pas pourquoi une histoire compte pour telle communauté. » Et si l'Amérique latine se contente de consommer ces systèmes sans en interroger les présupposés culturels, elle deviendra techniquement sophistiquée et culturellement invisible.

« Je veux que les créateurs latino-américains ne se contentent pas d'utiliser l'IA : qu'ils pèsent sur ses récits, ses esthétiques, son éthique et son avenir. »

 

« Que la dignité survive à la technologie »

 

En Amérique latine, les droits humains n'ont rien d'abstrait. L'histoire du continent a appris, souvent dans la douleur, que la dignité, la liberté, l'égalité et la mémoire se défendent, et se redéfendent. Cette expérience donne à Paulina Donoso un regard très concret sur l'IA. « Parler d'IA et de droits humains, c'est poser des questions très concrètes : qui figure dans les données d'entraînement ? Quelle langue est comprise ? Quelle mémoire est conservée ? Qui a accès à ces outils, qui en profite, qui en est écarté ? Et qui répond des discriminations lorsque les systèmes les reproduisent ? » La Déclaration universelle des droits de l'homme lui offre là quelque chose de précieux : une langue éthique commune. « L'article premier s'ouvre sur une idée radicale : tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Tout l'enjeu, aujourd'hui, est que ce principe survive à la transformation technologique de nos sociétés. La technologie doit servir la dignité, pas en redéfinir la valeur. »

 

C'est ce qui rend le We Are Human Festival précieux à ses yeux : faire dialoguer Paris, São Paulo, New York, Nairobi, Johannesburg, Mumbai, Quito et Genève sans reconduire la vieille hiérarchie entre centre et périphérie. Elle veille particulièrement à ce que le festival ouvre un dialogue Sud-Sud, entre l'Amérique latine et l'Afrique, par exemple, qui partagent les mêmes débats sur la représentation culturelle, l'accès aux technologies et la préservation des savoirs locaux. Son conseil aux jeunes créateurs qui rêvent de porter leur voix à l'international ressemble à tout son parcours : « N'effacez pas vos origines pour exister à l'international. Plus une histoire est singulière et sincère, plus elle a de chances de devenir universelle. Ne cherchez pas à rivaliser en imitant ce qui se fait ailleurs : créez ce qui ne pouvait naître que là où vous êtes. C'est cela que le monde attend de l'Amérique latine. » Et pour We Are Human, la conviction est la même. « Je ne veux pas que l'Amérique latine soit seulement invitée à entrer dans le futur. Je veux qu'elle le construise. »