Parole d'Ambassadeurs | Jérôme Chouraqui

Président du MediaClub, entrepreneur technologique et docteur en droit de l'informatique, Jérôme Chouraqui observe depuis 30 ans les mutations du secteur audiovisuel. À l'occasion du We Are Human Festival, il livre une analyse sans concession sur l'IA : une révolution inédite par sa vitesse, ses effets sur les métiers intellectuels, et l'urgence d'un dialogue élargi entre créateurs, juristes et citoyens.

« L'IA va plus vite que nos lois » : Jérôme Chouraqui

face à la révolution de l'intelligence artificielle

 

Il n'y a pas eu d'hésitation dans la voix de Jérôme Chouraqui lorsqu'on lui a demandé si l'IA représentait une mutation parmi d'autres : « Non, c'est vraiment autre chose. » Pour le co-fondateur du MediaClub, la comparaison avec Internet ne tient pas. Là où le web a mis dix à quinze ans pour s'imposer dans les usages, l'IA grand public s'est installée en à peine deux ans. Et surtout, elle touche là où aucune technologie n'avait encore osé s'aventurer : les métiers intellectuels. Traducteurs, sous-titreurs, rédacteurs, des professions entières voient leur activité se réduire du jour au lendemain. « Google affirme que 75 % de son code est désormais écrit par des IA autonomes », rappelle-t-il, comme pour illustrer l'ampleur d'un basculement qui dépasse largement le secteur des médias.

 

Ce qui inquiète Chouraqui, ce n'est pas tant la technologie elle-même que la vitesse à laquelle elle redistribue les cartes. Dans le monde de l'audiovisuel qu'il côtoie quotidiennement à travers le MediaClub, réseau de près de 1 000 professionnels du secteur, le constat est sévère : « Beaucoup refusent encore de se former, alors que c'est devenu indispensable. » Car l'IA, précise-t-il, ne nivelle pas par le bas : elle amplifie les compétences de ceux qui la maîtrisent et expose les autres. Un professionnel expérimenté capable de formuler des prompts précis obtiendra des résultats bien supérieurs à ceux d'un novice sans bagage. La formation devient donc une question de survie professionnelle, et il y répond avec The Media Faculty, en développant des modules courts, ciblés métier par métier, pour intégrer l'IA dans les workflows réels plutôt que dans des formations génériques déjà obsolètes le jour de leur sortie.

 

« Un cadre juridique à la traîne »

 

Sur la question réglementaire, Jérôme Chouraqui reconnaît les avancées de l'AI Act européen notamment l'article 53, qui impose la transparence sur les données d'entraînement et ouvre un droit d'opt-out aux ayants droit mais il ne s'en satisfait pas. « La transparence, c'est bien. Mais qui va surveiller ? La charge repose sur les créateurs eux-mêmes. » Et surtout, le texte reste muet sur l'essentiel : la rémunération. Aucune règle sur le licensing, aucun mécanisme de partage de la valeur pour les auteurs dont les œuvres ont nourri les modèles. L'affaire Seedance, accusé d'avoir entraîné son IA sur des films sans droits, illustre à ses yeux le danger concret : « Des créateurs comme Spielberg ou Miyazaki risquent de se faire copier sans compensation ni consentement. »

 

Plus préoccupante encore à ses yeux : l'absence totale de protection des professionnels des médias en tant que travailleurs. Journalistes, auteurs, producteurs la dimension humaine et sociale de cette mutation est, selon lui, la grande oubliée du texte européen. Et pendant que les institutions réfléchissent, les outils, eux, évoluent à un rythme que plus aucun cadre législatif traditionnel ne peut suivre. Jérôme Chouraqui cite en exemple des IA comme Claude ou d'autres plateformes émergentes dont les usages changent en quelques semaines à peine : « Les compétences qu'on enseigne aujourd'hui risquent d'être obsolètes demain matin. »

 

« Le festival comme espace de résistance et de dialogue »

 

C'est précisément cette urgence de dialogue qui a conduit Jérôme Chouraqui à s'engager auprès du We Are Human Festival. Le modèle festival-forum lui semble aujourd'hui l'un des rares espaces capables de faire se rencontrer artistes, juristes, techniciens et citoyens autour d'une même table. « La réflexion doit sortir des experts. Il faut toucher tous les acteurs concernés par cette transformation. » Et si l'IA elle-même peut être mise au service du débat pour synthétiser des discussions, accélérer la rédaction de propositions législatives, multiplier par cent la vitesse de réaction des institutions alors autant s'en emparer plutôt que la subir.

 

Ce qui anime fondamentalement Jérôme Chouraqui, c'est la conviction que l'IA ne doit pas remplacer le créateur mais l'accompagner à condition que le geste humain, l'intention artistique, restent au centre. « Le festival We Are Human a justement placé l'humain au cœur de l'art. C'est ça qui compte. » Ne pas diaboliser cette nouvelle technologie, sans non plus l'idolâtrer. Jérôme Chouraqui incarne une voie médiane lucide : celle d'un professionnel qui a traversé toutes les révolutions numériques depuis le minitel et qui sait, mieux que quiconque, que les outils ne sont jamais neutres et que c'est toujours à ceux qui créent d'en fixer les règles !