Parole d’Ambassadeur | André Fischer

Fondateur du festival MixBrasil, consultant en IA et doctorant à l'Université Fédérale de São Carlos (Brésil), André Fischer est l'une des voix les plus singulières du débat sur l'intelligence artificielle et la culture. Depuis São Paulo, il observe comment l'IA peut à la fois libérer les créateurs marginalisés et reproduire, à grande échelle, les biais des sociétés dominantes. Ambassadeur du We Are Human Festival, il plaide pour une souveraineté numérique construite depuis le Sud global.

« L'IA reproduit les inégalités si on la laisse faire » : André Fischer, entre cinéma militant et révolution numérique

 

La trajectoire d'André Fischer vers l'intelligence artificielle n'a rien d'une conversion tardive. Depuis plusieurs années, ce pionnier du cinéma LGBTQIA+ au Brésil est aussi consultant, conférencier et chercheur spécialisé dans les enjeux éthiques de l'IA en audiovisuel. Son doctorat porte précisément sur la question de l'auteur dans l'intelligence artificielle ; qui crée, qui possède, qui est responsable, quand une machine produit une œuvre ? Une question qui n'est pas abstraite pour lui : il produit lui-même un long métrage intégrant l'IA et gère un réseau d'entreprises et d'institutions brésiliennes autour de ces enjeux. « C'est une nécessité financière autant qu'intellectuelle », reconnaît-il avec pragmatisme. Cette double vie, entre théorie et pratique, entre São Paulo et Aix-Marseille, où il vit actuellement pour un séjour de recherche, est précisément ce qui rend son regard unique.

 

À la 33e édition de MixBrasil, André Fischer a fait un pari audacieux : lancer une compétition entièrement dédiée aux œuvres réalisées avec l'IA. Le résultat a dépassé ses attentes. Sur près de 80 films produits avec des outils d'IA l'année précédente, 24 ont été sélectionnés, et parmi eux, des films venus de pays jamais représentés au festival, comme le Bangladesh. « L'IA a ouvert une porte géographique et culturelle inédite », observe-t-il. Mais ce qu'il a vu dans ces œuvres l'a aussi alerté : les algorithmes reproduisent massivement les stéréotypes de leurs bases de données, construites majoritairement par des hommes blancs américains. La réalisatrice Igi Lola Ayedun a dû générer la même scène 200 fois pour que l'algorithme respecte enfin une représentation noire fidèle à la réalité. « La correction est possible, mais elle exige un effort humain constant. C'est pour ça qu'il faut occuper l'espace numérique, pas le laisser vacant. »

 

« Démocratisation réelle, inégalités persistantes »

 

L'IA démocratise-t-elle vraiment la création ? André Fischer répond oui et non. Oui, parce qu'un réalisateur issu d'une banlieue de Rio a pu produire une série entière de films avec des outils gratuits pour moins de 50 euros, et dépasser le million de vues. Une performance impensable il y a dix ans sans budget ni réseau. Mais non, parce que ces succès restent des exceptions, et que les barrières de la distribution subsistent. « Les versions gratuites des outils IA plafonnent vite. Pour avoir une vraie visibilité, il faut payer. Et là, les inégalités économiques reprennent leurs droits. »

 

La langue est une autre frontière, moins visible mais tout aussi réelle. Les prompts en anglais génèrent des résultats systématiquement plus riches et précis que ceux formulés en portugais. Pour les quelque 100 langues indigènes encore parlées au Brésil, certaines par moins de 50 personnes, la situation est encore plus critique : les modèles d'IA ne les reconnaissent tout simplement pas, faute de données d'entraînement. « Ces langues disparaissent deux fois, dans le monde physique et dans le monde numérique », dit Fischer. Et derrière cette invisibilité linguistique se profile un problème de souveraineté plus large : les infrastructures numériques mondiales : serveurs, data centers, modèles, sont concentrées entre les mains de quatre ou cinq entreprises américaines. « Nous dépendons d'eux pour exister numériquement. C'est une forme de colonialisme que peu de gens nomment clairement. »

 

« Construire depuis le Sud, pas exporter vers le Sud »

 

C'est dans ce contexte qu'André Fischer voit dans le We Are Human Festival bien plus qu'un événement culturel. Pour lui, il s'agit d'un espace politique au sens fort du terme, un lieu où la question des droits humains peut enfin s'étendre au monde numérique, encore largement non régulé. « Les lois protègent le monde physique. Dans le numérique, c'est le Far West. » Il cite l'exemple de la réalisatrice Francesca Fini qui a dû établir un protocole strict pour contrôler le comportement de ses avatars générés par IA, une question de dignité et d'intégrité artistique que le droit actuel ne sait pas encore saisir.

 

Ambassadeur du festival, André Fischer y apporte une conviction forgée en trente ans de militantisme culturel : « La souveraineté numérique, c'est une question de qui décide de ce qui est représentable, de ce qui est générable, de ce qui est visible. Et les communautés LGBTQIA+ du Sud global sont doublement exposées : à la violence locale et à l'effacement algorithmique global. » Ce que MixBrasil a construit : des réseaux, des partenariats Sud-Sud, des circuits de distribution alternatifs, c'est exactement le type d'infrastructure relationnelle dont We Are Human peut s'emparer pour rayonner sans reproduire les logiques coloniales de diffusion. « Pas exporter un modèle vers le Sud, mais construire ensemble des outils qui partent de nos réalités. » Son poste de chercheur à Aix-Marseille prend ici tout son sens : « Le pont n'est utile que s'il est traversé dans les deux sens. »